Lucie Rocher | À peu de chose près. Rosalux (Berlin)

[Expositions et projets du corps enseignant] [Personnes chargées de cours]
Lucie Rocher, série Les espaces négatifs, 2026

Du 13 juin au 3 juillet (finissage)

Lien vers l'évènement sur le site de Rosalux : https://rosalux.com/

Commissaire Jean-Michel Quirion

Texte du communiqué

Depuis plus d’une décennie, Lucie Rocher développe une pratique photographique-sculpturale
fondée sur l’observation attentive d’espaces dé-reconstruits, où le réel apparaît dans un état de
transition. Elle observe et capte des bribes d’architectures, des façades inachevées ou des
structures en cours d’élévation, afin de saisir leurs valeurs intrinsèques. Qu’il s’agisse d’un
chantier urbain, d’un bâtiment délaissé, d’un échafaudage provisoire ou d’un détail anodin, son
regard s’attarde aux opérations de réassemblage et de transformation qui les constituent, plus
encore qu’au lieux eux-mêmes.

L’exposition À peu de chose près, spécifiquement conçue pour ROSALUX, rassemble trois
oeuvres récentes — Les variables, Les espaces négatifs et Les possibilités obliques — en un
corpus qui témoigne d’un déplacement progressif de la photographie vers son potentiel spatial.
Les images ne sont plus seulement fixées ; elles sont réaménagées sur des surfaces associées
à la construction. Bois manufacturé, bannières de PVC recyclé et plexiglass coloré deviennent
les supports d’une réflexion sur la matérialité de l’image à l’ère du numérique, dominée par le
régime algorithmique de l’IA. Aujourd’hui, le quotidien est filtré et prévisible : plutôt que
d’observer les mutations du monde bâti qui nous entoure, nous contemplons des flux d’images
compressés dans la surface lumineuse de nos écrans.

À peu de choses près évoque un écart minimal, presque imperceptible ; un espace incertain
dans lequel un point de vue ou un matériau bascule vers une autre interprétation du réel. Chez
Rocher, ce sont souvent des transformations — une variation du support, un déséquilibre du
cadrage de quelques centimètres, une inversion des tonalités, un déplacement du regard — qui
altèrent profondément notre manière de percevoir les espaces photographiés. L’image
n’apparaît jamais comme une donnée fixe ; elle demeure un chantier de possibilités illimitées.
Elle édifie des instants de passage selon leurs qualités instables au moyen du remaniement de
gestes et de savoirs photographiques. L’objectif de ses prises de vue est de montrer l’état
successif de ce qui l’entoure dans l’immédiat et de rendre autrement perceptibles les subtilités
de son processus de travail.

Cette logique de « porter attention » est particulièrement manifeste dans Les variables (2026).
Composé de soixante-douze photographies imprimées sur de l’acrylique rouge, l’ensemble
détourne le fonctionnement des images générées par l’IA. Là où les systèmes algorithmiques
produisent une nouvelle image à partir d’un index de références issues de la vacuité du Web, l’artiste procède à rebours. Quelques photographies matricielles provenant de plusieurs
périples en Turquie ces dernières années, servent de fondation à une série de sélections, de
prélèvements et de recadrage. Ces remaniements engendrent, à leur tour, de nouvelles images
autonomes. Le geste photographique se trouve ainsi déplacé, (ré)orienté et décontextualisé.
L’instant du déclenchement ne constitue plus l’origine de l’image ; celle-ci continue de se
construire après la prise de vue. L’image prend forme ailleurs. Photographier revient autant à
regarder qu’à dissocier et recomposer. Les parcelles de motifs architecturaux traversant la
série forment dès lors une sorte de répertoire visuel dans lequel l’artiste éprouve les capacités
de l’image à se renouveler à partir d’elle-même. Le plexiglas rouge rappelle quant à lui la
lumière inactinique de la chambre noire argentique et le format réfère à celui du polaroïd. Cette
référence à l’histoire du médium introduit une tension temporelle entre les imaginaires de la
photographie analogique et les réalités de la production numérique computationnelle.

Avec Les espaces négatifs (2026), Rocher poursuit cette réflexion en déplaçant plus encore
l’attention vers ce qui échappe habituellement au regard. Le diptyque photographique, imprimé
sur des bâches de PVC, emprunte la colorimétrie bleutée caractéristique du cyanotype tout en
exploitant les contrastes monochromes du noir et du blanc. Les inversions tonales accentuent
les ombres et obscurcissent les repères spatiaux. Le chantier y apparaît moins comme un lieu
identifiable que comme un ensemble de lignes, de masses volumiques et de formes en tension.
Les grands formats carrés invitent à considérer tout ce qui gravite autour du sujet : les vides,
les marges, les arrière-plans, les zones résiduelles et industrielles qui participent pourtant
activement à l’organisation des images.

Cette dynamique atteint une sorte de synthèse dans Les possibilités obliques (2026). Imprimée
directement sur du bois recyclé, l’oeuvre associe deux photographies d’une architecture
abandonnée pour échafauder un paysage discontinu réparti sur six panneaux géométriques.
Les différents points de vue s’y alternent sans jamais se résoudre à une représentation figée. Le
bâtiment semble constamment osciller entre apparition et disparition, mémoire et fiction. Le
support joue ici un rôle déterminant. Façonné et poncé en atelier, puis imprimé, le bois
conserve sa présence matérielle tout en accueillant l’image. Loin de se limiter à une fonction de
support, il participe à la production du sens en redonnant volume, épaisseur et temporalité à
une architecture pourtant oubliée. Les intervalles entre les panneaux deviennent eux-mêmes
des éléments constitutifs de la pièce, introduisant des ruptures qui empêchent toute vision
unifiée.

Lucie Rocher propose, à travers ce triptyque, une réflexion sur la photographie envisagée
comme un processus de construction et de destruction, plutôt que comme un simple acte
d’enregistrement. Les images qu’elle érige ne cherchent pas à stabiliser le réel ; elles en
prolongent les états d’attente et d’incertitude. À l’instar des chantiers qui les inspirent, ses
oeuvres demeurent volontairement inachevées, ouvertes et susceptibles de multiples
reconfigurations. À peu de chose près révèle ainsi une pratique où la déconstruction devient
moins une méthode critique qu’une condition nécessaire pour apprendre à voir autrement.


Jean-Michel Quirion, commissaire


Biographies de l'artiste et du commissaire

Originaire de Paris, Lucie Rocher est une artiste française et canadienne qui vit et travaille à
Tiohtià:ke/Montréal.

Lucie Rocher explore ses archives personnelles qu’elle met en regard de l’histoire de la
photographie et de ses diverses matérialités. Elle réalise une collecte de sujets
photographiques variés et détourne divers matériaux ou artefacts de sa pratique afin de les
faire dialoguer avec leur environnement immédiat.

Titulaire d’un doctorat en études et pratiques des arts de l’Université du Québec à Montréal
(UQAM) et d’une maîtrise en arts plastiques et sciences de l’art de l’Université Paris 1
Panthéon-Sorbonne, elle a obtenu le Prix d’excellence en recherche-création de la Faculté des
arts de l’UQAM (2026) où elle enseigne également la photographie à titre de chargée de cours.
Elle a présenté des expositions individuelles au Canada et à l’international, notamment à New
York, Reykjavik, Takasaki et Paris. Elle a également participé à plusieurs résidences à
l’étranger. Ses oeuvres font partie de collections privées en Amérique du Nord et en Europe.

Sa première monographie Duologies est parue en avril 2026.

Jean-Michel Quirion est titulaire d’une maîtrise en muséologie de l’Université du Québec en
Outaouais (UQO). Travailleur culturel depuis une dizaine d’années, il a occupé les postes de
directeur du centre d’artistes AXENÉO7 (2019-2022) à Gatineau et de codirecteur général à la
programmation du Centre CLARK (2022-2025) à Montréal. Il contribue régulièrement comme
auteur à des ouvrages d’artistes et des revues spécialisées comme Ciel variable, ESPACE art
actuel, Esse, Inter art actuel, Ligne et Vie des arts. Ses projets de commissariat ont été montrés
notamment à la Galerie UQO (2018) et à AXENÉO7 (2019-2023) à Gatineau, à la Carleton
University Art Gallery (2022) à Ottawa, à DRAC Art actuel (2022) à Drummondville, à L’OEil de
Poisson (2022) à Québec, à l’Écart (2026) à Rouyn-Noranda ainsi qu’à ROSALUX (2025) à
Berlin, en Allemagne. Il est aujourd’hui codirecteur et responsable de éditorial de la revue Vie
des arts.

Avec le soutien de la Délégation générale du Québec en Allemagne

L'École des arts visuels et médiatiques

Partie intégrante de la Faculté des arts de l’UQAM, qui regroupe les études en musique, danse, théâtre, design, littérature et histoire de l’art, l’École des arts visuels et médiatiques s’est donné le mandat de renouveler et de transmettre, au sein de la société québécoise, la vitalité des savoirs émergents de la pratique de l’art et de la pensée sur l’art.

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